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Culture Résidences Publié le 9.06.2022

Identités en suspens

Un essai de l’artiste en résidence Danielle Karam

Ce projet de Danielle Karam aborde la thématique du choix des mots et de leurs connotations ainsi que leurs implications. Précisément, l’artiste vise à déconstruire les cadres et les stéréotypesimposés par certains termes génériques (à savoir “Migrants”, “Réfugiés”, etc.) qui classent les personnes dans desensembles uniformes qui ne correspondent pas à leurs expériences et identités individuelles.

Cet essai complète l’exposition de Danielle Karam, qui est ouvert au public dans l’escalier baroque jusqu’au 18 juin.

« […] Tous en quête d’un foyer.

J’ai entendu dire que nous étions les indésirables.

Les importuns.

Que nous devrons emmener notre malheur ailleurs.

Mais j’entends la voix de ta mère

par-dessus la marée, et elle me murmure 

à l’oreille :

« Oh, mais s’ils pouvaient voir, mon amour.

S’ils pouvaient voir ne serait-ce 

que la moitié de ce que toi, tu as vu,

ils se montreraient plus bienveillants,

c’est sûr. »

Nous. Eux.

Noir. Blanc. 

Refugié. Immigré. Expatrié.

Arabe. Asiatique. Africain. Européen. Latino-Américain.

Des frontières, des lignes, des cadres, des catégories, qui figent leurs sujets comme une image, une photographie incapable de relater leur histoire. Encore moins la suite de leur histoire qui se poursuit, voire recommence, repart courageusement d’une petite valise bourrée de toute une vie antérieure. Un bagage gorgé de richesse, de culture, d’expériences, de bonheurs, de malheurs… de souvenirs. 

Certains ont dû tout abandonner ; des récits incomplets, des verres inachevés, des amours non-comblés, des rêves enterrés, laissant un dessin pâlissant d’un passé qui n’existe plus. 

Une illusion. 

Une illusion tout comme les frontières, les lignes, les cadres, les catégories. Encore plus, les sous-catégories, les contrastesinsensés alliant les termes « réfugié », « migrant » ou « expatrié » à un adjectif de couleur ou d’origine, ce qui renforce et favorise davantage la ségrégation, la discrimination et les préjugés.

Une illusion tout comme le rapport « nous-eux » suggérantl’aliénation, l’infériorisation, la stigmatisation, l’exclusion, la discrimination, la subordination et la marginalisation. 

Dans ce vacarme et ce bombardement de termes et de classements, comment retrouver son identité ? Comment appartenir à un groupe, une communauté, une société ? Ces étiquettes renoncent aux expériences, valeurs et qualités de chaque individu, éclipsent son identité distincte, et négligentson existence en tant qu’être humain unique même dans sa propre communauté. Cette identité individuelle est ainsiamenée à se noyer dans l’océan d’une identité collective laquelle est, à son tour, souvent jugée à partir de stéréotypes erronés n’ayant comme référence que la propagande. L’individu n’existe plus aux yeux de la société hors des présomptions relatives à sa religion, sa nationalité, ou sa couleur de peau.  Paradoxalement, on appelle ensuite à la dissolution de toute identité en faveur des exigences d’« intégration » et d’adaptation faussement confondues avec l’assimilation. Faut-il vraiment abandonner ses préceptes, ses coutumes, son être pour faire preuve d’adaptation ? 

L’adaptation n’est-ce pas une coiffeuse ou un cinéaste qui cède son entreprise et ses rêves dans son pays d’origine pour tout recommencer dans le pays d’accueil ?

Ou aussi un architecte, un artiste, un avocat qui abandonne son expérience pour survivre dans l’exile ?

C’est encore un père qui encourage ses enfants à adopter les traits d’une culture étrangère aux dépens de ses croyances les plus précieuses. 

C’est une mère épuisée qui s’endort plongée dans les livres delangue pour pouvoir communiquer avec ses propres enfants.

L’adaptation c’est surtout un effort mutuel et ne peut jamais aller dans un seul sens. « Quand les gens refusent de s’intégrer, c’est aussi parce que la société ou ils vivent est incapable de les intégrer » comme le dit si bien Amine Maalouf. Il existe certainement des modèles qui font preuve d’une réciprocité positive et inclusive : des personnes qui ont choisi de tendre la main à des inconnus ; qui ont ouvert leur porte à tout un univers qu’elles ignoraient ; qui n’ont pas attendu les lois et les règlements pour mettre en œuvre leur humanité ; qui ont compris que ce qu’on appelle « intégration » c’est la rencontre de l’autre et non pas une imposition de changement et d’assimilation. Mais il reste que,souvent, ce sont plutôt les nouveaux arrivants qui endurentderrière les murs de leurs abris peu familiers et luttent pour retrouver aussi bien leur place dans la société que leurs propres identités. En réalité, ni les efforts d’inclusion ni l’impact des déplacements sont partagés sur un pied d’égalité.

L’égalité ? Parlons-en, de l’égalité :

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

Quel joli texte ! 

Mais qu’en est-il de son application ?

Favoriser une nationalité quant à l’accès à certaines fonctionsou secteurs d’emploi sans tenir compte des compétences, c’est ça l’égalité ? 

Ou bien admettre des écarts de salaires en fonction des origines de l’employé ?

Ou alors devoir changer d’école à cause de propos racistes lancés sans aucune sanction ? 

Ou se voir refuser la location d’un appartement à cause de ses origines ?

Et la dignité ? C’est devoir vivre dans une chambre privée d’eau et d’électricité suite à une série de refus d’aide au logement insuffisamment justifiés ? Ou habiter avec une dizaine de personnes dans une seule pièce juste parce qu’on est « réfugié » ?

Qu’en est-il de l’esprit de fraternité ? Est-ce insulter ou jugerun collègue à cause de la couleur de sa peau, de son apparenceou de ses origines ?    

Les manquements aux engagements énoncés dans le texte citésont si nombreux. On ne peut toutefois nier qu’au fil des années maints efforts ont été employés pour pallier aux injustices, préjudices et stéréotypes ; certains ont abouti à des changements réels aux niveaux politique, juridique et social, d’autres sont restés sans issue. De ces paradigmes découle une série d’idéaux, de mots qui pourraient être considérés comme propices, positifs et évoquant la solidarité : tolérance, coexistence, respect.

Cependant, ces efforts sont passés à côté du problème et les approches employées manquent de produire l’effet désiré. En effet, on ne s’aperçoit pas que l’essence même des termes réputés positifs pourrait être remise en question, parce que ces mots « tolérance, coexistence, respect » admettent d’une manière inhérente une dichotomie et un éloignement et imaginent, dans un même lieu, des existences distinctes, détachées et qui ne convergent que sur le défaut d’atteinte à l’autre. Ces mots témoignent d’une insuffisance qui laisse place à une contre-productivité paralysante, à un déni de toute proactivité. Alors que les exigences d’égalité et d’évolutionsollicitent une action, un pas à l’avant vers l’autre, le différent, le nouveau. Les défis du monde contemporain et de la mondialisation nécessitent une vraie solidarité à partir de la diversité, un sentiment collectif d’appartenance tout en reconnaissant les différences, une communauté homogène sans exigence d’assimilation.

L’origine de cette immobilité pourrait être l’ignorance ou un manque d’éducation ou de conscience, mais c’est surtout lapeur régnant au sein de tous les groupes de la société actuelle : la peur de lâcher prise du passé, d’adopter de nouvelleshabitudes, de sortir de la zone de confort, de découvrir l’autre, l’inconnu, le différent.

En réalité, qu’est-ce qui serait plus effrayant ?

L’obstination ou l’ouverture ? La rigidité ou la flexibilité ? L’immobilité ou le mouvement ? 

N’est-ce dans la stagnation et le confinement que prolifèrentles parasites et la putréfaction ?

L’immobilité et l’isolement sont les antagonistes du développement, des dérogations à la nature, les ennemis de la vie même. Il suffit d’observer la nature et d’examiner l’histoire pour le constater : la race humaine a survécu grâce à la communauté alliée à la mobilité. La migration a toujours été au cœur de l’humanité et le changement le moteur de l’évolution. Il s’en suit que ce que l’on conçoit comme le présent, cette culture à laquelle on s’attache si fermement, n’est point une réalité absolue ; c’est le résultat d’une succession de mouvements incessants, d’enchevêtrements et d’entrelacements d’expériences, de cultures, de mondes et de vies précédentes. Le présent ne serait que du passé, quand bien même on essaie de le retenir.

« Quitter son pays est dans l’ordre des choses ; quelquefois, les événements l’imposent ; sinon, il faut s’inventer un prétexte[…] la seule chose importante pour moi comme pour tous les humains, c’est d’être venu au monde. Au monde ! Naître, c’est venir au monde, pas dans un tel ou tel pays, pas dans telle ou telle maison. »

Il ne suffit plus alors de tolérer, de respecter, de coexister.L’avenir de l’humanité exige de dépasser les frontières, d’effacer les lignes, de détruire les cadres, de défaire les catégories, pour vraiment vivre ensemble, en solidarité, en harmonie. Et ce véritable « vivre-ensemble » commence par un effort personnel quotidien, une prise de conscience par chacun de ses propres tendances, des « sentiments de soupçonet d’hostilité envers les étrangers [qui] sont latents chez la plupart de nous. »

Ainsi, il serait plus évident de peser les connotations des mots qu’on emploie afin d’inverser les impulsions injurieuses, ou du moins, contre-productives et d’adopter une approche fluidede la culture pour transmettre de meilleures valeurs et des réflexes plus intelligents aux générations suivantes. Idéalement, le résultat d’un tel exercice serait de bâtir une société transculturelle et de tisser des liens métaculturelslaissant ainsi la liberté à chaque individu de simplement exister. Exister dans sa propre identité qu’on a construit et choisi ; exister avec le droit d’être différent sans devoir abandonner ses autres droits ; exister en tant que simple citoyen, voisine, collègue, travailleur, créatrice ; exister à l’extérieur des limites prédéfinies d’un certain groupe, en tant qu’être humain unique digne d’être découvert, apprécié etaimé.

Création réalisée dans le cadre des Résidences de la Cité du Mot et de Neimenster, Programme NAFAS – ACCR, avec le soutien du Ministère de la culture et de la communication.

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